Une fille comme ça

C’est O. qui le premier m’a parlé d’Ingrid, il y a presque quatre ans. « Tu l’as peut-être croisée à la rédaction », m’avait-il dit avant de me parler de son premier roman Le roi d’Afghanistan ne nous a pas mariés. Et de m’expliquer qu’Ingrid, qui avait à peine quelques mois de plus que moi – ça, c’est moi qui l’ai noté, O. ne se serait pas permis -, avait enseigné le français en Afghanistan. Et qu’entre deux voyages, elle ne faisait qu’écrire.

Piquée j’étais. Les filles de mon âge ne devaient pas écrire, ok ???

Parce qu’Ingrid et moi avions O. pour ami commun, je pensais qu’elle était une fille comme moi.

Mais non.

Elle a écrit Le roi d’Afghanistan ne nous a pas mariés, ce qui suffit déjà à nous différencier. Après l’avoir lu, je m’étais contentée d’un sobre : « je l’ai trouvé admirable ». Je me souviens avoir pensé que le monde était contenu dans ce roman, sublime et sensible récit de la douloureuse histoire d’un amour en Afghanistan. Avec cette vidéo, je m’étais dit que le monde était également contenu au fond de ces yeux perçants.

Bluffée j’étais.

Un an après, Ingrid avait publié, également chez Phébus, L’ange anatomique. J’avais moins aimé. Toujours cette écriture magnifique, mais l’histoire encore douloureuse et trop torturée de la fin d’un amour m’avait assez peu émue.

Depuis, de temps à autre, je me disais, tiens, pas de nouveau roman d’Ingrid… (En fait, elle a publié d’autres choses pendant ce laps de temps, tout est ).

Puis Sollicciano, chez Zulma cette fois, m’a tapé dans l’œil, alors que je faisais le plein. Je savais déjà que je le choisirai. La libraire ne tarissait pas d’éloges et voulait savoir ce que j’avais pensé des autres romans d’Ingrid, qu’elle n’avait pas lus.

J’ai entamé Sollicciano avec bienveillance : entretemps, j’ai grandi.

Admirative je suis.

L’histoire de la frêle et mystérieuse Norma-Jean, en forme de triangle amoureux, est troublante à souhait. Norma-Jean est professeur de philosophie à Paris, épouse de Jean, son psychanalyste. A la prison de Sollicciano, en Toscane, elle visite toutes les semaines Marco, qui fut son élève. Pourquoi ?

Empruntant tour à tour leur voix à ses personnages, Ingrid distille des éléments de réponse. Mais pas trop vite surtout, pas trop vite. Les barreaux tombent les uns après les autres, même si Norma-Jean conserve une partie de son mystère. Sollicciano est une histoire d’enfermement, derrière les murs d’une prison mais aussi en soi. C’est aussi le portrait émouvant du drôle de couple Norma-Jean-Jean.

« Je partageais avec Norma-Jean un immense besoin d’autonomie et de solitude, aussi avions nous choisi un appartement où deux couples auraient presque pu vivre sans se croiser.
Au bord du sommeil ma respiration était forte, celle de Norma-Jean irrégulière ; il me fallait changer vingt fois de position tandis que son cuir chevelu la démangeait ; je rejetais la couette – j’avais chaud -, et elle la ramenait – elle avait froid. Épuisés, nous finissions par allumer nos lampes de chevet. Assis contre la tête du lit, pantins bordés, les mains de part et d’autre des sarcophages formés par nos jambes, nous évitions de nous regarder. Les paupières gonflées, nous fixions sur le mur d’en face la sérigraphie de Marilyn par Andy Warhol, cherchant la clef de notre repos dans cette figure bleue, son teint et sa chevelure de noyée.
Nous avions beau nous respecter, nous aimer peut-être – si seulement les années n’écornaient pas ce mot – nous nous encombrions. A vingt ans, nous nous serions séparés pour cette unique raison. A près de cinquante ans, nous avions trouvé la solution : investir dans la literie en quantité et qualité. Nous installâmes des lits un peu partout dans l’appartement, qui nous garantissaient de pouvoir nous endormir seuls, et surtout de nous réveiller seuls – le poids du monde se rappelle si vite à nous le matin »
.

J’étais suspendue à ses mots élégants. A une intrigue qui, de flashbacks en incursions dans le présent, me surprenait sans cesse.

Après ses deux premiers romans, je savais qu’Ingrid avait le don de l’écriture. Une langue riche, un style soutenu, jamais ampoulé. Ingrid n’écrit pas « Marco observa Flora, cherchant à savoir si elle faisait semblant de dormir », Ingrid écrit : « Il ne la quitta pas des yeux le temps de s’habiller, guettant le frémissement d’une paupière qui aurait menti à rester close ». C’est tout simplement beau.

Je sais à présent qu’elle a aussi le don de fouiller la psychologie de personnages fragiles et denses à la fois, celui de sonder les profondeurs de leur âme et les liens qui les unissent. De les mettre dans des situations absurdes voire pathétiques – quel est le comble pour un psychanalyste, à votre avis ? Ok, après épouser l’une de ses patientes ?

A la lire, j’ai le sentiment, sans que son œuvre soit besogneuse pour autant, qu’Ingrid s’est intéressée à la psychanalyse, s’est documentée sur certaines formes de folie, connaît ce minuscule village près de Florence où s’installent ses héros. A visité, peut-être, Sollicciano et les hôpitaux parisiens. Qu’elle a voyagé, vécu. Et travaillé. Sans se contenter de s’installer dans un café parisien pour pianoter sur son clavier des considérations parisiennes, en espérant qu’au bout ça fera une histoire et un buzz.

Il y a quelques mois, Alexandra me demandait qui était « Le jeune auteur contemporain qui [me] semble incarner la nouvelle génération littéraire en France (et/ou à l’étranger)… » J’avais évoqué David Vann. J’ai toujours des doutes quant à cette notion d’incarnation d’une génération littéraire, mais dans ce que j’ai lu de français ces derniers temps, Ingrid tient largement le haut de l’affiche.

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PS : j’ai écrit l’intégralité de cette note . Ben quoi ?

2 Comments so far

  1. La Ruelle bleue, 14 octobre, 2011

    Deux fois en moins de 24 h que j’entends parler de Solliciano. Première fois que j’entends un si bel hommage à Ingrid Thobois que je n’ai encore jamais lue. Tu m’as convaincue, je vais m’y mettre !

  2. Anne-Laure, 14 octobre, 2011

    @ La Ruelle Bleue : j’espère que ça te plaira autant qu’à moi. J’ai la pression maintenant !

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