Talons aiguilles

Ce week end, j’ai enfin refermé Confessions d’un gang de filles. J’ai l’impression que cette lecture m’a pris des siècles. Et ça m’a agacée, de ne jamais pouvoir lire plus de dix minutes. J’en viendrais presque à me dire que mon trajet pour aller au boulot n’est pas assez long.

Nan, j’déconne.

Cela étant dit, je précise que m’écrouler systématiquement de sommeil au bout de 3 minutes de lecture (parce que j’étais fatiguée, hein, pas parce que je m’ennuyais) n’a pas totalement gâché mon plaisir.
Un groupe de filles issues d’un quartier défavorisé de l’Etat de New York, dans les années 50. Maddy-Monkey, Rita, Goldie, VV et quelques autres, sous la coupe de l’étonnante Legs Sadovsky, dont le surnom est aussi court que les jambes sont longues, deviennent peu à peu plus soudées que par les liens du sang.
Elles ont en partage une grande solitude, la haine de l’homme et une flamme tatouée sur l’épaule. Leurs premiers faits d’armes sont touchants. Elles se lancent dans une croisade, parfois vengeresses, parfois princesses des voleurs. Contre ce professeur, par exemple, qui voulu abuser de son pouvoir et de l’une d’elle. Une bonne humiliation publique, il récolta. J’ai envie de les applaudir.
Foxfire est né. Ou plutôt FOXFIRE. Car c’est aussi ça, Joyce Carol Oates. Des majuscules qui crient entre les lignes. Comme un slogan un peu fou, un cri de ralliement qui unit à jamais les sœurs entre elles. C’est Maddy, à qui Legs a fait l’immense honneur de devenir son amie, qui tient le journal de bord. Elle est la chroniquese officielle. Elle deviendra l’auteur des confessions.
« FAIT DU JOUR : Legs dit d’un ton grave, presque pédant, « La base de la vie humaine, c’est la charité, c’est-à-dire l’amour pour les gens qu’on connaît pas toujours » : encore un emprunt probable au petit homme ratatiné, à ce père Theriault que Legs prend au sérieux – Legs prend tout au sérieux ; par exemple, quand elle a ce qu’elle appelle de la petite monnaie (en réalité, mystérieusement, elle est souvent en possession de billets de cinq, dix même vingt dollars) elle demande à ses sœurs de FOXFIRE de rajouter des pièces – tout ce qu’elles ont en trop, aussi peu que ce soit, un dollar par exemple, ou même cinquante cents suffisent – et ce fonds, qu’elle nomme COLLECTE FOXFIRE, elle le conserve roulé dans un des foulards rouge orangé qu’on identifie désormais au gang secret qui suscite tant de rumeurs ; tant de chuchotements. C’est une personne méritante du quartier qui en bénéficiera : par exemple, une Mrs. Paxton de soixante-dix ans battue par une fille à demi folle qui vole les chèques adressés à sa mère par le service des pensions ; une Wilma Lundt de seize ans obligée , parce qu’enceinte, de quitter définitivement Perry High School, et qui vit désormais seule, séparée de sa famille ; un certain Fensted, un ancien combattant de l’armée américaine devenu infirme dont Lana, par son père, connaît la situation pathétique ; une femme d’une trentaine d’années, nommée Kathleen ou Katherine, une ancienne petite amie d’Ab Sadovsky (contre laquelle, à l’époque, Legs avait éprouvé un violent ressentiment) et qui, auourd’hui, précairement guérie de son alcoolisme, vient de sortir de l’hôpital psychiatrique de Milena, situé dans le nord de l’Etat. Et, officieusement, le vieux prêtre défroqué à qui Legs donne probablement non de l’argent – on ne donne pas d’argent à un homme qui a ses habitudes – mais de la nourriture et des vêtements chauds, en admettant qu’il accepte sa charité. Mais de cela, Legs refuse de discuter, même avec Maddy Wirtz, sa meilleure amie.
« Vous savez, un jour plus personne ne dépendra plus du don des autres. La charité disparaîtra », dit Legs, les yeux brillants.
Elle porte un caban et un jean effrangé, des bottes usées pleines d’éraflures, elle a les cheveux dans la figure, les narines rougies par un mauvais rhume et ses joues creuses sont d’une pâleur de cire ».

Legs exerce sur ses sœurs un puissant ascendant, c’est elle, indéniablement, le moteur de cette famille nouvellement constituée. Mais la courageuse et sans doute trop entière Legs les conduira à leur perte.
C’est par et pour elle que ces filles sombrent peu dans la délinquance. Par elle qu’elles s’engagent dans des actions toujours plus extrêmes. A cause d’elle que Maddy souffre encore, des années plus tard, quand elle entame la rédaction de ces confessions.Sa langue est directe, percute. Maddy parle parfois en son nom, en celui du gang, puisque c’en est un. Parfois s’efface pour laisser s’exprimer un narrateur extérieur. C’est troublant, autant que dans Petite sœur mon amour.

« N’en parle jamais jamais , Maddy-Monkey, elles m’avaient prévenue, c’est la Mort si tu en parles à un seul d’entre Eux ; mais maintenant après tant d’années je vais parler car qui m’en empêcherait ? »

Personne, en effet. Surtout pas moi.

3 Comments so far

  1. ouioui, 15 avril, 2011

    Bonjour Anne Lise

    Quel plaisir de vous relire ! Et en plus ça donne envie. Je me lance pour « confessions d’un gang de filles », avec plus d’une heure de trajet, ma frustration sera moindre!

  2. ouioui, 15 avril, 2011

    Oups ! Anne Laure

  3. Anne-Laure, 21 avril, 2011

    @ ouioui : j’adore votre pseudo ! Quel plaisir de savoir que vous me lisez ! J’espère que Confessions d’un gang de filles sera à votre goût.

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