Premiers baisers

On a rigolé un peu bêtement avec A. quand je lui ai raconté le début du pitch du Premier été. Forcément, ça nous rappelait les grandes vacances à la campagne chez nos grand-mères. Celles où avec ses sœurs on croquait dans des pommes pas mûres et où on se lavait les mains au dentifrice pour cacher l’odeur de nos premières clopes. Celles aussi – n’allez pas me ressortir ça dans dix ans, hein – où on pissait sur les vaches du haut des pommiers.

Si si, je vous assure, il y avait une logique dans tout ça : on est en haut de l’arbre > on a une envie pressante > on a la flemme de descendre et on a peur de se faire bousculer par une vache dans le champ > on va faire ça d’en haut > tiens, y a justement une vache en dessous > tu crois qu’elle s’en rendrait compte, si je lui pissais dessus ???? (¹)

Nous, les petites parisiennes, traînions aussi un peu avec les gamins du village. Y’en avait même qu’on aimait bien. A l’époque, le fossé creusé par nos différences n’était pas si profond.

Mais n’allez pas croire qu’il nous est arrivé à l’une ou à l’autre la même chose qu’à Catherine. L’héroïne d’Anne Percin, venue avec sa sœur aînée vider la maison de leur grand-mère, n’était plus revenue dans ce village depuis des années, hantée par le souvenir d’un lointain été.

A. a voulu que je lui raconte toute l’histoire. On a gloussé jusqu’à un certain point seulement, parce qu’elle est perfide, cette Anne Percin. Ce qui ressemblait à la chronique d’un simple émoi adolescent se transforme en conte cruel. Tout semble si vrai, dans cette histoire de perte d’innocence, que j’en ai encore un peu mal au ventre quand j’y pense.

Le roman démarre gentiment. Catherine plonge dans ses souvenirs. Chaque été, elle et sa sœur retrouvent les gars du village et rencontrent ceux de la colo. Attendent avec impatience la boum qui sonnera la fin des vacances. J’avais l’impression de lire un hommage à des vacances comme on n’en passe plus. Et un savoureux portrait de nos campagnes.

« La piscine était le deuxième grand événement de la journée, après les haricots (dans l’ordre chronologique, du moins). Notre centre nautique, comme la mairie l’appelait pompeusement, était une piscine Tournesol, en forme d’igloo moderne avec des hublots. Sa structure permettait, quand le temps était beau, d’en ouvrir une partie au grand air. Le tout ressemblait à une vaisseau spatial, typique des années 70. A l’intérieur surtout, l’impression d’architecture futuriste était saisissante, avec ses grandes arches métalliques coulissantes et son centre tout rond, hypnotisant les nageurs qui faisaient la planche. Elle a été détruite depuis, comme la plupart de ces piscines construites à la hâte dans un grand élan sportif national. Je la regrette – mais ici, les enfants de l’an 2000 doivent la regretter davantage, car ils n’ont plus rien d’autre pour se baigner que la rivière…
On partait vers quinze heures à la piscine, après avoir écouté le hit-parade pour savoir si, oui ou non,
Into the groove de Madonna était classé numéro 1. Mémé nous fourrait dans le sac des paquets de BN que nous refusions avec des mines horrifiées, sachant pourtant que nous allions nous ruer dessus dès que nous aurions nagé cent mètres ».

Mais, l’année de ses seize ans, Catherine se laisse totalement emporter. Cet instant d’abandon n’est que le premier d’une série d’événements qui ont fait d’elle une femme solitaire. Et est à l’origine du terrible doute qui la tenaille depuis si longtemps. D’innocente, elle devient brutale, pour sauver sa peau comme on peut se sentir obligée de la sauver à cette âge-là.

A. a voulu savoir la fin. Mais pour apprécier Le Premier été, je pense que comme moi, il faut mieux être innocent.

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(¹) La réponse est non.

6 Comments so far

  1. Sabine, 22 octobre, 2011

    Oooooh qu’il me tente bien ce livre là aussi (ah, ces fameuses piscines en forme de soucoupes volantes. C’était quelque chose, en effet. Mais les années 70, il faut bien le dire, étaient une déferlante de folies architecturales. Et pour la déco, la mode, les opinions… Tout est d’un tristoune et d’une pauvreté, maintenant, par comparaison).
    Moi, avec les autres gamins du quartier, c’est dans des cerises pas mûres qu’on croquait. On avait aussi un voisin qui avait un cerisier dont les cerises étaient d’une aigreur ! Qu’on mangeait quand même, hein… Avec moultes grimaces, mais qu’on mangeait.
    Mais nous, on faisait pas pipi sur les vaches (oui, on habitait en ville, et alors ?).
    Bon week-end !

  2. Anne-Laure, 2 novembre, 2011

    @ Sabine : s’il y avait des cerisiers, les vaches ne devaient pas être bien loin ;-)

  3. Sabine, 25 novembre, 2011

    Je viens juste de finir de le lire, j’ai adoré. Merci d’en avoir parlé, je ne suis pas sure que j’en aurais entendu parler sinon !
    Bon week-end !

  4. Anne-Laure, 25 novembre, 2011

    @ Sabine : tu m’en vois ravie !

  5. Anis, 31 décembre, 2011

    Personne n’a vendu la mèche pour l’instant sur internet, car il faut dire que la fin est la partie du tout qui donne toute sa saveur à ce roman et aussi toute sa force, un crescendo magnifique et poignant à la fois.

  6. Anne-Laure, 2 janvier, 2012

    @ Anis : Belle performance, car il y a toujours quelqu’un pour vendre la mèche… Parfois ce n’est pas grave, mais c’est vrai que le sel de ce roman, outre l’évocation de souvenirs communs, réside dans les dernières pages. Sans surprise, pas de mal de ventre !

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