Péril en la demeure

Vendredi dernier, je me suis encore fait le coup de la panne. En état de manque absolu, j’ai couru à la librairie. J’ai été intriguée par ce court roman, estampillé Grand prix du roman de l’Académie française. Le titre est sobre, la couverture l’est tout autant.


Le Japon me fait toujours envie. Et la petite phrase en exergue a fini de me convaincre : « Ce roman est tiré d’un fait divers rapporté par plusieurs journaux japonais, dont Asahi, en mai 2008″.

Nagasaki m’a sauté dans les mains.

« Un jour, il ne se passe plus rien. La corde du destin, d’avoir été trop tendue, a cassé net. Rien plus n’arrive. L’onde de choc de ta naissance est si loin désormais, oh ! si loin. C’est la vie moderne. Entre échec et réussite s’étend ton existence. Entre gel et montée de sève. Je ruminais tout ça la semaine dernière dans le tramway, et ce matin, imaginer que ce constat n’est peut-être pas immuable me rend euphorique, là, à la même place dans le tramway, devant le même papier peint urbain ».

Shimura-san, « quinquagénaire déçu de l’être si tôt et si fort » vit dans « un faubourg aux rues en chute libre ».
« Les rues en chute libre »
… Je trouve ça si beau. D’emblée, je suis transportée dans un décor qui me rappelle à la fois celui du film coréen Locataires, qui m’avait tant émue et celui de Still Walking. Des rues calmes, des maisons traditionnelles ; ici, on ne ferme que rarement la porte à clé…

Un jour, Shimura-san a l’étrange sentiment d’être squatté. Des objets sont légèrement déplacés, des yaourts disparaissent, le niveau de la bouteille de jus d’orange diminue : « Huit centimètres, ai-je lu. Il ne restait que huit centimètres de boisson, contre quinze à mon départ… Quelqu’un s’était servi. Or, je vis seul ». Mais dans le pavillon… RAS.

Il décide d’espionner sa cuisine à distance, grâce à, ô miracle de la technologie, une webcam. De son bureau, il voit ce qui s’y passe. « L’eau, maintenant à bonne température, coulait dans la théière d’où s’élevait de la vapeur. Elle [ndlr : mais qui ? mais quoi ?] avait puisé dans ma réserve de bancha – le thé du soir qui ne m’empêche pas de dormir -, dans la boîte marquetée que je m’étais offerte l’année dernière à Hakone ».

Ce que les policiers trouvent a tout d’« une bête pétrifiée, qui ne [peut] articuler le moindre son ».

Mais qui ? mais quoi ? Je ne vous le dirai pas. Ni quoi. Ni qui.
Non, non, n’insistez pas. De toute façon, je ne suis pas la première à parler de ce livre : si vous voulez savoir, googlez…

L’écriture est efficace, précise. Elle touche à l’intime, explore la solitude, passant habilement d’un narrateur à l’autre. Comment un homme peut-il vivre un an sans se rendre compte de cette chose inouïe qui se passe chez lui ? Je me suis longtemps demandée si Shimura-san n’allait pas basculer… Accepter cette intrusion.

J’aurais bien aimé. Mais c’est un fait divers, une histoire un peu extraordinaire, vécue par des gens absolument ordinaires.
Pas un conte de fées.

7 Comments so far

  1. laPuce, 14 janvier, 2011

    C’est très étrange de lire des posts sur de la littérature qui te donnent autant d’émotion que la littérature elle-meme…
    Je suis trop fatiguée pour lire en ce moment, pourtant tu me donnes toujours envie : tu me rappelles que les mots offrent les meilleures èmotions, que la vie suit son fil-sa syntaxe-, je dois m’y remettre, rev(l)i(v)re…

  2. Anne-Laure, 14 janvier, 2011

    @ laPuce : merci pour ton commentaire si émouvant.

  3. A., 14 janvier, 2011

    ouuu je veux savoir la suite!!!
    je crois que tu vas devenir ma nouvelle bibliothécaire! tu as cette façon de faire passer les émotions… et si tu te mettais toi même à écrire…
    Merci pour ces moments d’émotions!

  4. Anne-Laure, 14 janvier, 2011

    @ A. : compliment ultime. Mes chevilles ne rentreront bientôt plus dans mes boots ;-)

  5. La Ruelle bleue, 17 janvier, 2011

    où la tradition japonaise de récits de fantômes rencontre la solitude et l’indifférence de nos sociétés modernes… Très beau billet !

  6. E.b, 19 janvier, 2011

    J’adore la photo!

  7. Anne-Laure, 21 janvier, 2011

    @ La Ruelle Bleue : venant de toi, c’est un beau compliment. Merci !
    @ E.b. : des heures, mais des heures de travail de composition !

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