Paternalis officinalis

Daisy ne m’avait pas menti. Rosa Candida éclot sous mes yeux comme le délicat bouton d’une rose. Comme ce roman vient du Nord, je lui ai fait prendre un petit bain de soleil ce week-end. Il n’en avait pas vraiment besoin, car chaque page irradie d’une profonde sensibilité.

Un délicat bouton de rose. Une rose à huit pétales, et sans épine par exemple. Une variété rare que le jeune Arnlijótur protège avec passion. C’est sa mère, tuée dans un accident de voiture, qui cultivait cette espèce particulière.

Quand il quitte son Islande natale, ses champs de lave, son père presque octogénaire et Jósef, son frère jumeau autiste, il en emporte des boutures. Le « petit Lobbi » espère qu’elles tiendront jusqu’au terme de son voyage : une traversée de l’Europe qui le conduira jusqu’à un monastère dont il entend restaurer la célèbre roseraie.

Arnlijótur a 22 ans, il se pose des questions sur le corps et sur la mort. Il est le père de Flóra Sól. Une petite fille conçue pendant « une aventure d’un quart de nuit ». Il l’a vue à sa naissance, puis une fois avant de partir. Il ne se sent pas père. Pourtant, quand Anna, la jeune mère, l’appelle pour lui confier la fillette, Arnlijótur accepte.

Voilà de quoi remettre les accents sur les o. C’est là, près de ce monastère du fin fond de l’Europe, qu’il découvrira sa paternité et la jeune femme avec qui il conçut cette enfant.

J’aime ce personnage. Ce narrateur étrange, doux, à la plume délicate, presque féminine. Qui à 22 ans ose tout quitter, préférant proposer ses services à un monastère lointain à de rassurantes études. J’aime son voyage en voiture pour sauver une roseraie. Les rencontres un peu forcées qu’il fait et dont il tire le meilleur parti.

J’aime la façon méthodique qu’il a de se découvrir père. Son émerveillement pas hystérique pour un sou. Le soin qu’il prend d’elle. Sa fierté. Les doutes, le questionnement dont il s’accommode. Ce que cette paternité inattendue remue en lui.

« C’est beaucoup de travail d’avoir la charge d’un petit enfant. On ne peut, en fait, jamais en mesurer la durée ni la continuité. Tant que l’enfant est réveillé, on est pour ainsi dire totalement occupé (ndlr : tu m’étonnes). C’est que je suis un peu maladroit avec ma fille et ne sais pas tout faire aussi bien que sa maman, mais la petite ne proteste pas. J’essaie quand même de bien me tirer de mon rôle de père en faisant ce qu’il faut, tout en restant en accord avec moi-même. Et puis j’essaie d’être gentil avec la petite pendant que j’attends le retour d’Anna de la bibliothèque.
Bien qu’elle soit le plus souvent de bonne humeur, Flóra Sól
n’en a pas moins son petit caractère. Elle ne tient, en revanche, aucun compte de ma propre humeur, ni de quoi que ce soit dans son environnement. Etais-je enjoué, comme enfant ? Papa passait plus de temps avec Jósef, maman et moi restions plus entre nous.
Et puis ma fille a une autre facette, quand elle veut qu’on la laisse tranquille, qu’on lui fiche la paix et qu’on ne la dérange pas. Elle a alors une expression sérieuse et va jusqu’à froncer les sourcils. Elle se faufile parfois en rampant dans la chambre à coucher en essayant de fermer la porte derrière elle, ou alors elle se trouve un recoin où elle pense que personne ne la voit. Je la suis des yeux de loin tout en lui fichant la paix par ailleurs.
« Mon petit moinillon », lui dis-je quand elle ressort en rampant de sa cellule, prête à affronter le monde ».

J’aime aussi ce moine cinéphile, qui, incapable de lui donner quelques conseils en matière de cuisine, préfère proposer à Lobbi de regarder La grande bouffe, Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant ou encore Mange bois homme femme, Chocolat, le Festin de Babette, Cœur marinés, Chungking Express et In the Mood for Love. « Aucun réalisateur n’a filmé la gourmandise comme celui-là », dit-il à propos de ce dernier.

Jusqu’à l’année dernière, l’Islande faisait penser à Björk. Depuis, certains pensent à ce foutu volcan au nom imprononçable qui a pourri-prolongé-reporté-annulé leurs vacances.
Allez, j’inspire et je me lance : Eyjafjallajökull. Ouf !

A présent, vous penserez peut-être à Rosa Candida.

Et pourquoi pas un peu à moi ?

12 Comments so far

  1. Fanny - anosenfants, 2 mai, 2011

    Comme c’est doux…

  2. Anne-Laure, 3 mai, 2011

    @ Fanny – anosenfants : doux en effet, et empreint de mélancolie. Pour la petite histoire, j’étais dans le métro et j’approchais de la fin du livre. Je me suis dit que, si je n’avais pas terminé à ma station, tant pis, j’irais plus loin. Do not disturb.

  3. Rubia, 5 mai, 2011

    Très jolie la photo et quelle super histoire!
    J´adore savoir, découvrir, lire choses qui viennent de l’autre bout du monde. Des choses si différentes, pourtant pareilles.

    Il faut que je lise ce roman, surtout parce que j´adore des références cinéphiles et Wong Kar-Wai.

  4. Anne-Laure, 13 mai, 2011

    @ Rubia : c’est vraiment une jolie histoire, j’espère qu’elle te touchera autant que moi.

  5. jibi29, 22 février, 2012

    je viens d’achever la lecture de l’ensemble des notes, commentaires (à la date du 21 février 2012), en découvrant avec délice chacune des photos « street reading »… sans parler des mises en scène faites des livres… de jolies découvertes !

    mais d’ailleurs, pour l’anecdote… voici comment j’ai découvert ce blog !

    hier, alors que je déambulais dans les rayons de l’une de mes librairies favorites, mes yeux se sont portés sur rosa candida… à la lecture de la 4ème de couverture, je n’ai pas hésité une seconde et me suis empressée de l’acheter… une fois arrivée à la maison, je me suis tout de même demandée si je n’aurai pas dû me renseigner un peu avant de craquer… direction le PC, connexion internet et moteur de recherche !

    et me voici arrivée d’un trait, d’un seul sur ce blog… que j’ai longuement épluché… avant même de prendre le temps de lire ne serait- ce que la 1ère page de mon nouveau livre ! mais en tous cas, avant même d’avoir entamé sa lecture, on peut dire que ce livre m’aura permis de faire une très jolie découverte !!

    mais maintenant que j’ai satisfait ma curiosité (et rattrapé mon retard sur la publication des notes), je vais pouvoir me glisser sous la couette avec mon joli livre… à bientôt, donc, pour un avis partagé !?

  6. Anne-Laure, 23 février, 2012

    @ jibi29 : et moi je viens d’achever la lecture de tous tes commentaires. Merci mille fois de partager toutes tes impressions et d’ouvrir ainsi la discussion sur ce blog. C’est agréable de savoir comment tu es arrivée ici. J’espère que la lecture de Rosa Candida te plaira autant qu’à moi. Et j’attends ton avis avec impatience.

  7. jibi29, 23 février, 2012

    « tous (mes) commentaires » !?

    oups… oui, un peu bavarde il est vrai… mais la simplicité de tes écrits et la force des mots que tu utilises donne envie de partager… donc, il est vrai que l’idée de petites cartes de visite à distribuer me paraît être une excellente idée; ne serait- ce que pour partager avec les « street readers » !

    d’ailleurs, j’ai rêvé cette nuit des multiples rencontres que tu as occasionné… je souligne ton courage d’aller vers eux… je me suis laissée dire que j’aimerai tenter l’expérience (car adepte de la photo… le sujet des lecteurs des rues me paraît « magique »), mais je crains de ne pas oser faire la démarche d’aller vers eux; et pourtant, je ne pense pas être si timide que ça !!

    en tous cas, félicitations pour tout ce que tu proposes autour des lectures… de mon côté, je vais m’empresser de diffuser cette bonne adresse :-) !

  8. Anne-Laure, 23 février, 2012

    @ jibi29 : c’était un « tous » positif et d’épatement bien sûr. Pour le reste, le street reading devrait revenir en force, car j’ai très envie d’aborder les lecteurs que je croise ces temps-ci. J’ai fais de magnifiques petites cartes de visite chez Moo.com
    Et j’ai encore deux ou trois idées à développer autour de la lecture. Ton enthousiasme m’encourage !

  9. jibi29, 27 février, 2012

    je suis obligée de prendre mon temps… j’aime tellement que si je m’écoutais, je l’aurai déjà dévoré depuis le 1er jour !

    alors… j’y vais doucement, page par page, chapitre après chapitre… juste pour faire durer le plaisir le plus longtemps possible !!

    et pourtant, je sais déjà qu’il y a du bon à m’attendre par la suite (j’ai commandé shantaram. je vais le chercher demain) !!!

  10. Anne-Laure, 28 février, 2012

    @ jibi : je me rappelle avoir commencé ma lecture sur la pointe des pieds, comme en marchant sur des œufs et l’avoir terminé en courant.
    Pour Shantaram, prévois de longues plages de lecture et si comme moi tu ne peux pas lire plusieurs livres en même temps, sache que ça te prendra du temps !

  11. jibi29, 28 février, 2012

    je viens de découvrir les caractères minuscules qui ornent les pages de shantaram… effectivement, ça risque de prendre du temps !!

  12. jibi29, 6 mars, 2012

    et voilà, il a bien fallût que je me décide à lire les dernières pages de ce magnifique roman. un réel plaisir du 1er au dernier mot. quel délice de pouvoir se laisser porter par la douceur d’une écriture si simple, et pourtant si attachante !

    je pense que ce livre va très rapidement trouver la 1ère place dans ma petite liste des livres à partager ou à offrir !!

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