Le bonheur est dans le cimetière

Sur le bateau, je me suis aussi enfilé Le mec de la tombe d’à côté. Pas « enfilé » comme quand je parle de L’effet Larsen. Je me le suis enfilé, parce que ça se lit vite.

Le mec de la tombe d’à côté, c’est le roman idéal pour des vacances entre copains : on peut le prendre et le reposer toutes les cinq minutes. On peut être dérangé pendant la lecture parce qu’il y a mieux à faire, genre un plouf, sans pour autant avoir envie de mordre. Ou suivre d’un œil l’évolution du plat de mezzes et de l’autre lire cette drôle et jolie histoire (ça s’appelle un strabisme divergent).

Parce que la structure narrative, de courts chapitres qui forment un dialogue entre les pensées de chacun de deux personnages, est délicieusement adaptée à une vie saccadée.

Parce que l’intrigue est toute simple et appétissante comme celle d’une bonne comédie romantique : Désirée, bibliothécaire, se rend souvent au cimetière, sur la tombe de son mari. Elle y croise le mec de la tombe d’à côté, Benny, agriculteur, qui fleurit l’exubérante stèle de ses parents. Elle le surnomme le Forestier, il l’exaspère. Il l’appelle « la bonne femme toute pâle ». Ces deux-là n’ont rien à faire ensemble. Pourtant un jour, ils se sourient. C’est le début d’une passion dévorante.

Parce que c’est drôle. Il y a de vraies trouvailles dans ce roman, des formules inattendues (bravo aux traductrices), beaucoup de second degré. Et être dans la tête de deux personnes qui vivent ensemble une histoire, c’est forcément rigolo, et plein de quiproquos.

Prenez ce sourire, celui du cimetière :

Elle : « (…) une maman et sa petite fille de trois, quatre ans, un arrosoir à la main, se sont arrêtées devant la tombe juste à côté de celle du Forestier. L’arrosoir était rose vif et brillant, il avait l’air tout neuf, et la petite le portait comme s’il s’agissait des joyaux de la couronne. Sa maman a commencé à s’affairer avec des vases et des fleurs, alors que la petite fille sautillait parmi les tombes et jouait avec son arrosoir. Soudain elle s’est plaqué la main sur la bouche, l’air effaré et les yeux ronds comme des billes :
- Oh maman ! J’ai arrosé le panneau ! Maintenant, papi va encore se mettre en pétard !
J’ai senti les coins de ma bouche s’étirer vers le haut et j’ai jeté un œil sur le Forestier. Et juste à cet instant, il m’a regardée.
Lui aussi souriait. Et…
 »

Lui : « Tout à coup elle me lorgne et j’entends un bref reniflement autoritaire : elle a vu que je l’observais.
Pour me venger de son attitude arrogante, j’essaie de me l’imaginer avec une perruque de boucles synthétiques turquoise et des bas résille. Des seins laiteux, fortement comprimés, jaillissent d’une guêpière en vinyle noir et brillant. Je lui laisse les cils blancs et le ridicule bonnet de feutre avec des champignons.
Le résultat est tellement insensé que je me prends en flagrant délit de la dévisager, un grand sourire collé sur la tronche »
.

Trop. Bien. De l’amour et de l’humour, c’est toujours bon à prendre. C’est mon coté fleur bleue.

13 Comments so far

  1. laPuce, 2 novembre, 2010

    Ton style est drôlement vif …
    Droit au but, rythmé et surtout que l’on sent honnête. Résultat : je vais taxer le bouquin!
    J’espère que tu lis vite parce que je pense vite trépigner à l’idée de lire ton prochain post!
    Merci.

  2. eiffel OK, 2 novembre, 2010

    A toi oiselle écrivant d’une seule plume, je dis beau vol, que cette plume nous porte au coeur des forêts de mille feuilles que tu auras digérées, je m’en bèche les labines. bz et bravo pour l’ouverture sur tes rayons.

  3. Hippolyte, 3 novembre, 2010

    Hello Anne-Laure, une critique joliment troussée, mais je ne suis pas convaincu par l’objet de la critique. Quand je lis «Des seins laiteux, etc.», je n’ai qu’une envie, poser le livre et passer à autre chose. J’ai l’impression d’avoir déjà lu cette image dans Balzac des dizaines de fois…

  4. Anne-Laure, 3 novembre, 2010

    @ laPuce : vite lu, bien lu !
    @ eiffel OK : merci d’avoir laissé l’une de tes belles plumes doucement se poser sur ces pages.
    @ Hippolyte : « les seins laiteux » ne sont pas une trouvaille, mais pas d’inquiétude, ils ne jaillissent pas au coin de chaque page. Des trouvailles, il y en a. Et l’ensemble est charmant.

  5. zoz, 3 novembre, 2010

    J’aime ton côté strabisme divergent… Mais d’où il sort ce bouquin?

  6. Anne-Laure, 4 novembre, 2010

    @ zoz : de la librairie de l’aéroport d’Athènes ? des presses des éditions Actes Sud ? de la tête de K. Mazzetti ? de Suède ? Que sais-je encore ?
    C’est un véritable best-seller, qui a été adapté au théâtre, pour ceux que ça intéresse.

  7. zoz, 4 novembre, 2010

    choisir un roman dans un aéroport, tu me diras comment tu fais. En ce qui me concerne : toujours motivée, jamais rien trouvé. Ca se termine toujours avec Elle, Le Monde et un Nuts, la déprime

  8. Nina, 10 novembre, 2010

    Ah, ben depuis le temps que j’entends parler de ce bouquin, je crois que je vais me le prendre.
    Ca tombe bien… Je prends l’avion dans 2jrs ;)

    http://www.lesetatsdenina.blogspot.com

  9. Anne-Laure, 10 novembre, 2010

    @ zoz : il y a des moments où nécessité fait loi.
    @ Nina : absolument parfait pour un voyage. Alors bon vol. J’attends tes commentaires !

  10. Catherine, 22 décembre, 2010

    J’en ai déjà entendu parler et il est dans ma LAL pour le jour où…

  11. Anne-Laure, 22 décembre, 2010

    @ Alors, le jour où, tu me diras ce que tu en as pensé.

  12. jibi29, 23 février, 2012

    celui- ci aussi je l’ai lu…

    attirée d’abord par le titre,
    puis refroidie par le thème,
    et finalement enchantée par l’originalité du contexte !

    il semblerait qu’il y ait une suite : « le caveau de famille » ?

    est- ce que tu l’as lu ou aurais- tu entendu dire quelque chose à son propos, afin de savoir s’il faut poursuivre l’expérience ??

  13. Anne-Laure, 23 février, 2012

    @ jibi29 : je n’ai pas lu Le caveau de famille, car j’avais peur d’être déçue et que je pense que c’est une lecture particulièrement propice à des moments où j’ai envie de légèreté. Mais une de mes amies, fervente lectrice, qui avait adoré Le mec…, l’a beaucoup aimé également.

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