It’s complicated

A l’origine, et bien que Lucile fût très jolie sur la couverture, je n’avais pas très envie de lire Rien ne s’oppose à la nuit. Sans doute était-il trop exposé dans les médias. Et, puriste, j’avais envie, quitte à découvrir cet auteur, de lire No et moi en premier.

Que voulez-vous, j’aime bien que les choses soient en ordre.

Mais à force de voir des copines statuter ou twitouiller qu’elles étaient épatées, sans voix ou bouleversées, j’ai décidé de me lancer. Moi aussi je voulais ma part de cette belle bouffée d’émotion et pourquoi pas un bon gros chagrin. J’aime pleurer à chaudes larmes, ce qui parfois désarme un peu J.-C.

Je me suis donc lancée, contre l’avis de la libraire et pas très sûre de mon choix. Mais quelques jours plus tard, je lui ai dit : « ah si, finalement, j’aime bien« . Je n’avais pas non plus envie de me rouler par terre d’extase (symptôme d’émotion intense chez moi – imaginez mon mariage). Mais j’aimais assez. D’abord, c’était très joliment écrit. Puis ça dépeignait une famille très nombreuse, celle fondée par Georges et Liane, la mère de Lucile et grand-mère de Delphine, à la fin des années 40, au début des années 50, avec tout ce qu’une tribu peut présenter de turbulence joyeuse. Ça se passait dans mon quartier, et j’apprécie toujours de me déplacer dans un décor familier avec les personnages de romans. Genre ouais, j’connais.

Sauf que justement, ce n’était pas un roman mais un récit. L’histoire de la famille de Delphine de Vigan est jalonnée de drames terribles. Elle la reconstitue à force d’enquête minutieuse et de confrontation avec les frères et sœurs de sa mère, de consultation des archives familiales. Elle aborde avec finesse des thèmes délicats : l’inceste, la mort, la folie, la dépression, la famille…

Pourtant je l’ai refermé sans avoir versé une larme. Sans même savoir si je l’avais aimé ou non. Je ne pouvais que louer le travail et le courage de Delphine, qui avait osé s’attaquer à un sujet lourd s’il en est : dresser le portrait d’une mère profondément malade, qui a fini par se donner la mort en 2008, à soixante-et-un ans. Fouiller un passé qui la hante et se confronter aux tabous pour accepter finalement de ne pas trouver de réponse.

Et je ressentais une forme de malaise. Je m’étais sentie du début à la fin étrangère à ce récit, dont je ne savais pas trop quel était le cœur – Liane, la source de tout ? Lucile ? Delphine elle-même et le cri qu’elle pousse à travers ce texte pour se délivrer d’une mémoire trop lourde ? Fallait-il vraiment donner à lire ces vies ? Je sais que Delphine s’est posé mille fois la question. J’aimais assez peu, par ailleurs, ces passages dans lesquels elle confie les doutes et les interrogations qui ont jalonné le travail d’écriture. Avec le recul, je comprends qu’ils étaient nécessaires.

Ô frustration.

Pourtant, des semaines plus tard, je manipule à nouveau le livre pour vous en parler. Je retrouve cette écriture délicate. Je m’aperçois que je n’ai rien oublié de cette histoire. Je repense souvent à certaines phrases… A propos de Tom, le petit frère trisomique : « Tom était un chagrin que ses parents avaient su transformer en cadeau. Un cadeau qui prenait beaucoup de place ». Ou à propos d’un documentaire réalisée sur la famille de Georges et Liane en 1968 : « On est au cœur du mythe. Le film est à l’image de la légende que Liane et Georges écrivent à mesure qu’ils la construisent. »

Je vis un peu avec.

M’aurait-il touché sans que je m’en aperçoive ?

7 Comments so far

  1. Amandine, 28 mars, 2012

    Je viens de terminer No et moi mais sa lecture m’a moins portée que Rien ne s’oppose à la nuit.

  2. Jules, 28 mars, 2012

    Un coup de coeur 2011 pour moi et je dis souvent la même chose à propos de ce livre, c’est que l’auteure a eu beaucoup de courage! Écrire sur une personne décédée ce n’est pas plus facile que sur une personne vivante, parce que tu as tout ceux qui restent pour te juger!

  3. Anne-Laure, 29 mars, 2012

    @ Amandine : je ne sais toujours pas si je vais me décider à le lire. Avais-tu vu le film ?
    @ Jules : j’ai également trouvé que Lucile était une femme aussi courageuse que possible.

  4. Un autre endroit..., 30 mars, 2012

    On m’a dit…lis-le…toi il va te toucher…je n’ose pas.

  5. Amandine, 7 avril, 2012

    Non Anne-laure, pas (encore) vu le film.

  6. Delphine, 12 avril, 2012

    J’ai eu les mêmes ressentis de malaise. Je me souviendrai du courage de Lucile mais je continue de me demander si ce livre était nécessaire (pour l’auteur certainement, mais pour le lecteur..) ?

  7. Anne-Laure, 16 avril, 2012

    @ Un autre endroit : mais as-tu peur d’être déçue ou au contraire trop touchée ?
    @ Amandine : alors ce sera la première qui le verra qui y sera !
    @ Delphine : courage de Lucile et courage de Delphine selon moi, même si j’aurais été curieuse de voir cette dernière prendre le temps de digérer toutes les informations recueillies pour en faire la matière première d’un roman. Mais, tant de drames pour une seule famille… je ne sais pas si j’y aurais crû.

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