Indigestion

Maître Anne-Laure,

Par la rumeur alléchée,

Commanda au libraire cet ouvrage…

Mais se trouva fort dépourvue

Quand l’ouvrage fut lu.

La libraire m’avait confié que personne ne s’était attelé à la lecture du Dîner. Quant à moi, je l’ai attaqué sous le figuier. Et je l’ai terminé au même endroit quelques heures plus tard. Je l’ai lu d’une traite, laissant dans un coin de ma tête mes considérations sur le style plutôt bâclé de l’ouvrage. L’écriture, ou la traduction, est mauvaise. Passons.

Par contre, plus j’avançais dans le texte et plus un mot s’imposait à moi : abject. Abject ce fait divers dont est inspiré le roman, abjects ces personnages qui enchaînent les mauvaises décisions, abject ce livre.

Rejet total.

D’autant plus troublant que ce livre a remporté un grand succès (entre 300 000 et 400 000 exemplaires vendus) et que je ne savais pas du tout comment en parler ici. Plusieurs semaines plus tard, mon sentiment était toujours le même, bien qu’il commençât à se dissiper. Loin d’être à mes yeux inoubliable, Le Dîner stagnait dans la pile que j’avais encore à chroniquer.

J’ai fini par en parler à Jaja. Je lui ai exposé l’intrigue :

Me : « voilà, le narrateur est père de famille. Son fils a commis avec son cousin, un acte immonde. Le père, accompagné de sa femme, retrouve donc son frère et son épouse dans un restaurant gastronomique. Le roman est le récit de ce dîner autour duquel les parents doivent décider ce qu’ils feront pour leurs enfants. Le récit est articulé autour des différentes phases du repas : apéro, amuse-gueules, entrée, plat, etc ». A ce stade, dans ma tête il y avait un gros « pfffff », parce que franchement, je n’ai pas trouvé cette structure révolutionnaire, et encore moins qu’elle apportait quelque chose au récit (je suis la seule à avoir vu Cuisine et Dépendances, Un air de famille et Festen ou quoi ?) J’ai poursuivi : « les personnages sont ignobles, leurs actes le sont aussi… »

Rejet total donc.

Jaja m’a interrompue : « mais ce qui est immonde, ce sont les faits racontés dans ce livre, ou le livre lui même ? Parce que si ce sont les faits, qu’est-ce qui te dérange ? »

Myself : « Ce qu’il y a, c’est que là, ce sont les parents des auteurs du crime qui réagissent. Et en fait, ils ne réagissent pas. A aucun moment, il n’est question de sermonner les enfants. Qu’on décide de les tenir à l’écart de la justice, je peux comprendre… Mais qu’à aucun moment il n’y ait une punition, ou même de simples reproches, ça me rend dingue ». J’en avais presque mal au ventre.

« Mais si ça s’est passé comme ça ? C’est marrant, cette réaction que tu as. Comme si l’auteur devait proposer une morale ».

& I (pas très convaincante) : « Bah ouais… Enfin si tu veux, le bouquin n’est pas très bon, pas très bien écrit. En plus, on m’annonce qu’il tente de répondre à la question : « Jusqu’où irions nous pour protéger nos enfants ? ». En l’occurrence, on voit ce que ces parents-là font. Mais dans la foulée, on vient m’expliquer que l’un d’entre eux est malade mental. L’autre sera probablement premier Ministre dans peu de temps. Ce qui discrédite tous leurs raisonnements : ce ne sont pas des gens ordinaires. Du coup, il n’y a aucune réponse valable à cette question qui est pourtant hyper intéressante. Et la psychologie des personnages est vraiment particulière pour quelque chose qui semble prétendre avoir une portée universelle ».

On en a débattu pendant un moment. Pas mal de choses y sont passées, le rôle d’un auteur, la banalisation de la violence, la façon dont elle est traitée, la possibilité que le but de l’auteur soit justement de choquer. L’efficacité de ce procédé. La façon dont un livre est vendu…

Pendant qu’on discutait, j’ai fait quelques recherches. Je voulais savoir ce qu’Herman Koch avait voulu véhiculer. J’ai trouvé une interview de lui sur evene. Jaja avait raison. Il semblait avoir voulu mettre un objet dérangeant entre les mains de ses lecteurs. Avoir voulu, peut-être, provoquer une réaction de rejet justement. Ok, mais pourquoi suis-je passé complètement à côté ? Serais-je une obsédée de la morale, incapable d’accepter que l’on parle de la violence autrement qu’en la condamnant de façon claire ? Non. J’ai vu et lu des choses dérangeantes sans les rejeter (je pense à Une femme coréenne de Im Sang-soo ou à la trilogie des jumeaux d’Agota Kristof. A J’irai cracher sur vos tombes, de Vian). J’en ai vu d’autres, pas vraiment jugées dérangeantes, qui ont failli me faire vomir, comme Babel et 21 grammes d’Inárritu, qui sous couvert d’humanisme servent une soupe indigeste, vraiment malsaine et pas si bien cuisinée selon moi.

Le débat n’était évidemment pas tranché quand on s’est quittées, mais j’étais vraiment troublée.

J’ai pas mal cogité. Sans trouver de réponse. Si ce n’est que la quatrième de couv’ m’avait induite en erreur. J’attendais une chose, j’en ai lu une autre. Et puis… c’était pas très bon.

Puis le lendemain, j’en ai parlé avec B. qui lit comme elle respire. Quand je lui ai rappelé l’intrigue, elle s’est souvenu qu’elle avait lu Le Dîner. Elle avait aimé.

She : Bon, c’est pas bien écrit, c’est sûr (Me : Thank god !)

Herself : Mais bon, cette structure, ça a été fait au théâtre et au cinéma. Mais en littérature, on n’a pas souvent vu ça, non ? (Myself : ok, j’en sais rien.)

& I : Mais t’a pas trouvé que l’auteur avait l’air de cautionner le comportement des parents ?

B. était assez d’accord avec moi.

Le débat n’était toujours pas vraiment tranché, mais au moins, j’ai cessé d’avoir mal au ventre. Ces discussions m’ont permis de digérer.

Après, on s’est demandées si on irait plutôt aux Galeries ou au Bon marché.

On est allées chez Gibert. Et on s’est mutuellement offert les bouquins dont on s’était parlé.

Elle a eu Room ; moi, Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire.

7 Comments so far

  1. Sabine, 30 novembre, 2011

    En résumé : celui-là, s’il me prend l’envie de le lire, ce sera en l’empruntant à la bibliothèque ;-)

  2. Anne-Laure, 30 novembre, 2011

    @ Sabine : mais peut-être qu’il ne te fera pas le même effet qu’à moi !

  3. Sabine, 1 décembre, 2011

    Peut-être pas, mais je dois reconnaître que :
    1) je ne me rappelle pas en avoir entendu parler (encore que ça, ce n’est pas rédibitoire)
    2) Vu le sujet et vu les critiques (constructives ou pas) qu’il en est fait, ben comment dire… Bof, bof…

    (et j’en ai plein, des livres et des auteurs qui me tentent, et des romans que j’ai achetés et qui m’attendent, faut bien faire un tri !)

  4. Sabine, 2 décembre, 2011

    Ah oui, j’oubliais : j’aime bien la façon dont tu « mets en scène » les livres pour tes photos.

  5. Anne-Laure, 2 décembre, 2011

    @ Sabine : à un certain moment, j’ai pensé que le nombre d’exemplaires vendus était surtout lié à la notoriété de l’auteur, qui est un homme de télévision. C’est juste que je suis curieuse de savoir ce que tu en aurais pensé… Mais il ne faut jamais se forcer. Et merci pour mes photos !

  6. Cajou, 29 janvier, 2012

    Il est dans ma Wish List depuis des mois… je vais attendre sa sortie en Poche… pcq si jamais j’avais le même ressenti que toi, les 20 euros d’un GF ajoutés à un sujet « lourd »… ça risquerait vraiment d’être indigeste !

  7. Anne-Laure, 30 janvier, 2012

    @ Cajou : tu me diras ce que tu en penses, alors. Je reste très sceptique.

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