De bon chœur

Mon appétit immodéré pour les titres chantants et moi nous sommes donc plongés dans la lecture de La Chorale des maîtres bouchers. Miam ! Je le referme à l’instant. J’ai lu les dernières pages en quatrième vitesse, je voulais connaître la fin et vous en parler. Je les ai relues, parce que je voulais en profiter encore un peu et que je cherchais mes mots.

Pas besoin d’entretenir le suspens : c’était très bon. Une saga, mais en un seul volume… ça, je ne sais pas si ça me fait plaisir.

Ça commence en 1918, en Allemagne. Au fond, il y a la Grande guerre, cruelle, des blessures indélébiles et partir tenter sa chance sur le nouveau continent. Ce que fait Fidelis Waldvogel, revenu du front, maître boucher de son état, avec pour seuls bagages une valise de couteaux et des saucisses maison qui financeront son voyage. Bientôt à ses côtés, au premier plan, Delphine, la solide, sur le ventre ferme de laquelle Cyprian le saltimbanque peut exécuter ses numéros d’équilibriste, Eva, la consciencieuse, mère aimante de quatre fils, qui deviendra sa meilleure amie, Roy l’ivrogne, Clarisse la croque-morts, Un-Pas-Et-demi, ainsi surnommée parce que la nuit venue, elle déambule dans la ville à très longues enjambées… Une étonnante chorale qui traverse les ans comme seuls savent le faire les vivants et habite, de plus ou moins bon gré, Argus, ND pour North Dakota.

Une délicatesse infinie, un sens du détail inouï, une prose qui flirte avec la poésie… Louise Erdrich ancre ses belles personnes dans l’ordinaire et dans cinquante ans de l’histoire des Etats-Unis. Prohibition, progrès technique, développement et crise économique, Deuxième guerre mondiale servent de décor à ces destinées extraordinairement ordinaires, jalonnées d’évènements tragiques ou comiques. Et puis la vie passe. Joies immenses et gros chagrins se succèdent. Et puis la vie passe. Je suis émue émue émue et, comme à chaque fois qu’un roman est réussi (ou que je regarde trop une série, hum, shame on me), j’ai l’impression de vivre avec ses personnages.

Tout est si dense et l’ensemble se tient si bien que je ne savais pas trop quel extrait vous proposer. Alors j’ai choisi le passage où Delphine devient une lectrice assidue. Il vous mettra moins l’eau à la bouche que l’une des descriptions des recettes que Fidelis exécute avec grand art, mais je me suis dit que ce n’était pas très sympa de vous donner faim tout le temps. Et puis, c’est beau, l’abyme que crée un portrait de lecteur, dans un roman.

« Delphine lisait ou sommeillait sur un gros roman du Club du Livre du Mois, qu’elle avait emprunté à la petite bibliothèque tenue par quelques enseignants au sous-sol du tribunal. L’intrigue était intime, britannique, et d’un romantisme sans danger, une de celles dont elle était sûre et certaine qu’elle ne la laisserait pas triste à mourir pendant des jours et des jours. Elle avait toujours beaucoup lu, surtout depuis qu’elle avait perdu Biiiiiiiiiiiiip (non mais oh vous croyez quand même pas que je vais vous dévoiler ça ?). Mais désormais c’était une obsession. Depuis sa découverte de la réserve de livres à l’étage du dessous, sur son lieu de travail, elle avait été mêlée à une foule invraisemblable de gens et à leurs faits et gestes. Elle lisait Edith Wharton, Hemingway, Dos Passos, George Eliot, et pour le réconfort, Jane Austen. Le plaisir de ce genre de vie – livresque, pouvait-on dire à son avis, une vie passée à lire – avait donné à son isolement un caractère riche et même subversif. Elle habitait un personnage réconfortant ou terrifiant après l’autre. Elle lisait E.M. Forster, les sœurs Brontë, John Steinbeck. Qu’elle garde son père drogué sur son lit à côté de la cuisinière, qu’elle soit sans enfant, sans mari et pauvre comptait moins dès lors qu’elle prenait un volume en main. Ses erreurs y disparaissaient. Elle vivait avec une énergie inventée.
Quand elle arrivait au bout d’un roman, le posait et à contrecœur quittait son univers, elle se voyait parfois comme un personnage dans le livre de sa propre vie. Elle examinait les tenants et les aboutissants, les possibilités et l’étrangeté de son récit ».

La Chorale, parce que Fidelis réunit les hommes du bourg qui le souhaitent pour en former une, car celle, composée uniquement de maîtres bouchers, à laquelle il appartenait en Allemagne lui manquait.

Ce roman est celui d’un « monde où les bouchers chantent comme des anges ». Je vous invite à le dévorer, et comme le final est délicieux, j’espère que vous finirez votre assiette.

PS : j’aime le sacre du printemps, car il y a à nouveau du soleil dans mes photos.
Et j’aurais pu ouvrir l’emballage, mais j’ai pensé que ce serait trop cru (mouahahahahah). Et vous ?

3 Comments so far

  1. Petite, 10 mars, 2011

    hum, je vais l’acheter a Paris la prochaine fois, et le lirai a la terrasse d’une brasserie, un beau plat du terroir devant moi ! Je salive deja …

  2. marionjones, 11 mars, 2011

    Moi j’aurai aimé voir le steak sanguinolent… Miam, j’ai faim, je cours acheter le bouquin et un onglet.

  3. Anne-Laure, 15 mars, 2011

    @ Petite & marionjones : ah, je vous ai donné faim je crois…

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