Avalée de travers

« Je me rappelle la luxuriance fleurie du salon de thé des Houdayas d’où nous contemplions Salé et la mer, au loin, en aval du fleuve qui coulait sous les remparts ; les ruelles bariolées de la médina ; le jasmin en cataractes…

…  aux murs des courettes, richesse du pauvre à mille lieues du luxe des parfumeurs d’Occident ; la vie sous le soleil, enfin, qui n’est pas la même parce qu’à vivre dehors, on conçoit l’espace différemment… et le pain en galette, aubade fulgurante aux unions de la chair. Je sens, je sens bien que je brûle. Il y a quelque chose de cela dans ce que je cherche. Quelque chose mais ce n’est pas encore tout à fait cela… pain… pain… Mais quoi d’autre ? De quoi d’autre que de pain vivent les hommes sur la terre ? »

Jeudi dernier, j’ai lu ce passage à voix haute à J.C. Manière de clore ma session lecture.

- c’est quoi ?
- tu te souviens de
L’élégance du hérisson ?
- c’est justement ce que j’allais dire !
- c’est le premier roman de l’auteur.

C’est vrai qu’en ouvrant Une gourmandise, j’ai tout de suite reconnu le style de Muriel Barbery : soutenu, raffiné, que certains pourraient trouver ampoulé, caractérisé par un vocabulaire riche et d’une précision extrême. Mais, après ce babillage avec J.C., qui l’a immédiatement reconnu trois ans après avoir lu L’élégance du hérisson, je me suis dit qu’il s’agissait sans doute là d’une identité littéraire forte.

Sinon, Une gourmandise n’en a pas vraiment été une. J’en attendais sans doute un peu trop, émerveillée que j’avais été par L’élégance du hérisson. Il y a trois ans, j’en ai quasiment lu l’intégralité à J.C., après avoir pleuré comme une madeleine sur les dernières pages.

Le plus grand critique culinaire de tous les temps est sur le point de mourir. Il plonge dans ses souvenirs à la recherche de LA saveur. Celle par laquelle tout a commencé, celle par laquelle tout finira. Comme dans L’élégance du hérisson, la narration est polyphonique. Muriel Barbery nous guide tantôt dans les pensées du mourant, tantôt dans celles de ses proches. Eux nous parlent de l’homme, lui est obsédé par sa quête.

Un prétexte, selon moi, pour décrire en long et en large l’archipel des saveurs. Parcourir toute la gamme du lexique gastronomique. Pourquoi pas ? Je n’ai rien contre les exercices de style. Et celui-ci est parfaitement maîtrisé.
Mais j’ai été déçue. J’ai cru que j’allais lire un roman, y rencontrer un homme (hé oh ! ça va hein). Lire page à page le portrait d’un père détesté, d’un individu rarement apprécié de son entourage, si ce n’est pour son immense talent de critique. Et puis non. Rien. Il y a des tranches de vie. Une mémoire. Des indices. Mais je n’ai fait la connaissance de personne.

Je suis peut-être un peu dure. Une gourmandise est un premier roman. Et pas de bol, j’ai lu le deuxième avant. Je suis sûre que si je l’avais dévorée en premier, j’en aurais goûté la succulence. Et puis, il y a une progression, pas si courante. Premier roman : bon ; deuxième roman : excellent. A quand le troisième ?

Et j’ai au moins noté une recette qui me fait très envie.

« Il rinça soigneusement le riz thaïlandais dans une petite passoire argentée, l’égoutta, le versa dans la casserole, le recouvrit d’un volume et demi d’eau salée, couvrit, laissa cuire. Les crevettes gisaient dans un bol de faïence. Tout en conversant avec moi, essentiellement de mon article et de mes projets, il les décortiqua avec une méticulosité concentrée. Pas un instant il n’accéléra la cadence, pas un instant il ne la ralentit. La dernière petite arabesque dépouillée de sa gangue protectrice, il se lava soigneusement les mains, avec un savon qui sentait le lait. Avec la même uniformité sereine, il plaça une sauteuse en fonte sur le feu, y versa un filet d’huile d’olive, l’y laissa chauffer, y sera en pluie les crevettes dénudées. Adroitement, la spatule en bois les circonvenait, ne laissant aux menus croissants aucune échappatoire, les saisissant de tous côtés, les faisant valser sur le gril odorant. Puis du curry. Ni trop ni trop peu. Une poussière sensuelle embellissant de son or exotique le cuivre rosé des crustacés : l’Orient réinventé. Sel, poivre. Il égrena aux ciseaux une branche de coriandre au dessus de la poêlée. Enfin, rapidement, un bouchon de cognac, une allumette ; du récipient jaillit une longue flamme hargneuse, comme un appel ou un cri qu’on libère enfin, soupir déchaîné qui s’éteint aussi vite qu’il s’est élevé ».

Bon appétit bien sûr !

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