Abattement

En voyant la bande annonce, j’ai pensé que ce serait une sorte de Cercle des poètes remis au goût du jour.

Mais non.

Detachment m’a rendue triste triste triste.

Quand on est sorties de la salle, j’ai demandé à Jaja : « mais tu crois que c’est vraiment comme ça ? » Parce que si l’école, les parents, les élèves et les profs sont dans cet état-là, je crois qu’on est mal barrés.

Mais il n’y a pas que l’école qui fasse mal au ventre dans ce film. Il y a ce personnage de professeur remplaçant, qui se veut sans attaches, joué par Adrian Brody, dont je ne pouvais détacher les yeux. Qui vit dans un dépouillement et une solitude extrême. Avec une tripotée de casseroles collées aux talons. Et qui fait ce qu’il peut, pour ses élèves, son grand-père, cette gamine qui se prostitue. Tout en tentant de garder une certaine distance face à ce monde d’une tristesse et d’une violence infinies. Violence qui n’est que suggérée, ce qui ne gâche rien, comme on s’en est fait la remarque quelques jours plus tard avec Jaja.

Rien qu’à revoir la bande-annonce, mon cœur se serre.

Et il y a cette scène, que je voulais partager avec vous, dans laquelle il lit fort bien à ses élèves un passage de La Chute de la maison Usher, d’Edgar Poe. Pendant le film, j’étais toute ouïe, tentant de retenir chacun des mots prononcés.

Mais comme j’étais trop émue, je n’ai rien retenu et surtout pas mes larmes. Alors je l’ai retrouvé, pour le partager un peu.

« Pendant toute la journée d’automne, journée fuligineuse, sombre et muette, où les nuages pesaient lourd et bas dans le ciel, j’avais traversé seul et à cheval une étendue de pays singulièrement lugubre et, enfin, comme les ombres du soir approchaient, je me trouvai en vue de la mélancolique Maison Usher. Je ne sais comment cela se fit, mais, au premier coup d’œil que je jetai sur le bâtiment, un sentiment d’insupportable tristesse pénétra mon âme. Je dis insupportable, car cette tristesse n’était nullement tempérée par une parcelle de ce sentiment dont l’essence poétique fait presque une volupté, et dont l’âme est généralement saisie en face des images naturelles les plus sombres de la désolation et de la terreur. Je regardais le tableau placé devant moi et, rien qu’à voir la maison et la perspective caractéristique de ce domaine, les murs qui avaient froid, les fenêtres semblables à des yeux distraits, quelques bouquets de joncs vigoureux, quelques troncs d’arbres blancs et dépéris, j’éprouvais cet entier affaissement d’âme, qui, parmi les sensations terrestres, ne peut se mieux comparer qu’à l’arrière-rêverie du mangeur d’opium, à son navrant retour à la vie journalière, à l’horrible et lente retraite du voile. C’était une glace au cœur, un abattement, un malaise, une irrémédiable tristesse de pensée qu’aucun aiguillon de l’imagination ne pouvait raviver ni pousser au grand… »

Comme moi, E. a eu envie de se procurer ce recueil de nouvelles. Elle l’a fait : la dernière fois qu’on a pris le métro ensemble, elle m’a montré la jolie édition de L’Ecole des lettres, une collection du Seuil arrêtée en 1994. On est restées les yeux scotchés à ce texte magnifique jusqu’à mon arrêt.

Je le veux aussi. Pour le lire jusqu’au bout et me replonger avec délice dans l’univers de Poe.

3 Comments so far

  1. Nymphette, 8 mars, 2012

    Un film qui m’a également beaucoup touché. (http://www.critiques-futiles.fr/films/detachment-de-t-kaye/)

  2. E., 9 mars, 2012

    Je finis « L’homme sans qualités » de Robert Musil (1800 pages!!!) et je m’y mets! Moi aussi, j’ai du mal à oublier l’infinie tristesse du personnage joué par Adrian Brody et la beauté du texte de Poe.

  3. Anne-Laure, 9 mars, 2012

    @ Nymphette : merci d’être venue partager ton avis.
    @ E. : Alors, ça avance bien cette lecture. Moi, je n’aurais pas le courage… Il faudra que tu me racontes.

Leave a Reply

_______________________________________________
A propos | Contact | Mentions légales